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                                                                                                                                  INITIATRICE *
                                                                                                                                         VESILE  *





       INITIATRICE
      
de Mustafa Balel 
 

     Loin de la face sillonnée de Mevludanné, un grand soulagement nous envahissait. Pour nous éloigner de cette pièce sombre où régnait une forte odeur de légumes cuits, nous nous dépêchions de nous élancer au dehors. Pendant cette course précipitée, les marches de l'escalier demi ruiné grinçaient sous nos pas, imitant parfois le gémissement d'une gazelle blessée, parfois les cris assourdissants d'un milan. Une fois que nous avions gagné le vestibule et que nous avions chaussés nos souliers qui étaient alignés sur les dalles mouillées, notre joie atteignait son paroxysme ! Nous nous précipitions dans la rue avec l'euphorie d'un enfant qui s'évade d'un grenier dans lequel ses parents l'aurait enfermé en raison d'un geste enfantin ; là, une course folle commençait...  

      Nous faisions une pause un bon moment plus tard, afin d'évacuer le souffle puant de la vieille femme et le relent de salpêtre qui imprègne en permanence l'entrée de la maison ; mais aussi pour remplir nos poumons d'air sain et frais de l'extérieur. Puis nos sacs en coton dans lesquels gisaient nos Corans sur le dos, nous reprenions notre course...  

      En pataugeant dans les flaques d'eau, nous voilà près de la fontaine monumentale au pied duquel se trouve une auge immense dans laquelle les gosses se baignaient en été le plus souvent tout nus et sans même cacher leur sexe.

      La première étape de notre trajet était terminée. A partir de là, la rue, partiellement dégoudronnée faisait place à un ruisseau de boue provenant de la fontaine historique ; le tuyau de décharge en était bouché presque tous les jours par des ordures, et la course des eaux usées se prolongeait le long du vieux cimetière abandonné... Cette maudite boue qui posait un problème aux passants aussi bien qu'aux habitants du quartier.  

     Il était impossible de ne pas voir des inconnus embourbés dans la vase ou bien des gens couverts de taches de boue essayer de ramasser un objet qu'ils avaient laissé tomber. Et les soûlards!... La torture que ces malheureux enduraient était inoubliable non seulement pour eux, mais aussi pour la femme aînée de l'Oncle Ehliman. En effet, ceux-ci, perdus dans l'alcool, pourraient bien ne pas se souvenir de ce qu'ils avaient vécu, mais pour cette femme qui les emmenait chez eux sur son dos au prix d'abîmer ses vêtements, ce n'était pas la même chose. Tout au long de l'hiver, elle jetait les cendres de son poêle à charbon dans cette immense flaque d'eau et elle engueulait ses voisines qui ne le faisaient pas. D'après elle, un peuple si indifférent et si paresseux, ne pouvait jamais progresser... C'était bien normal que l'on vive encore dans des conditions moyenâgeuses, tant que ce "je m'en foutisme" durerait, rien ne changerait... Pourquoi, pense- t- elle encore, toujours attendre que quelqu'un vienne arranger les choses? Chacun devrait assumer ses responsabilités. Tout en grognant, elle franchissait le mur bas du cimetière avec une agilité inattendue de son corps courbé et de ses jambes noueuses, elle ramassait une brique détaché du mur en ruine du cimetière et la plaçait dans la boue afin que les passants puissent se déplacer en sautant d'une brique à l'autre. Mais très vite cependant, ce pont improvisé construit par la vieille dame disparaissait, détruit par les roues d'un fiacre qui progressait avec peine ou bien par les gamins qui faisaient des pierres un jouet acceptable.  

      Afin de ne pas risquer tous ensemble salir nos vêtements en même temps en passant près de la fontaine, chaque jour un copain se chargeait de transporter les autres sur le dos, c'est pourquoi celui qui arrivait le premier devait attendre jusqu'à ce que les autres soient là. Lorsque j'arrive près de la fontaine, je suis sûr dès que je lèverais la tête, que mon regard se fixerait sur le charmant visage de la femme aînée de l'Oncle Ehliman. Elle serait sûrement en train de balayer devant sa porte ou de fixer des boutons, assise sur la petite banquette en pierre. Quand elle m'apercevrait, elle commencerait à me sourire doucement, elle me dirait quelques mots. J'entendrais ses propos, cela ne poserait aucun problème, mais quand à lui faire entendre quelque chose, c'était toute une affaire! "Crie un peu mon enfant, pourquoi épargner ta voix ? Parle un peu plus fort..." exigeait-elle lors de chaque conversation. J'étais incapable de faire ce qu'elle me demandait. D'autant plus que si j'avais le talent de crier si fort, au lieu d'attendre le chiche argent de poche de mes parent, j'achèterais quelques feuilles peintes de différentes couleurs, une boîte d'épingles, je fabriquerais des girouettes et je les vendrais dans les rues. Ou bien j'irai sur la rive de la rivière pour déterrer des racines de réglisses ; je les couperais en formes de bâtonnets et je les vendrais... Ne pourrais-je pas faire ce que Ohannes, le fils de l'Oncle Barba faisait ? C'est à dire que, ne pourrais-je pas vendre des lames de rasoirs comme lui en hurlant : "Allez m'sieurs ! Venez acheter mes lames ! Bic ! Gilettes ! Chic ! Perma Sharpe !... Elle sont en acier de super qualité !..."  

      Une fois convaincu que je ne pourrais pas lui faire entendre ma voix, je finissais par hocher la tête en réponse à la vieille dame au lieu de crier tue-tête. Parfois, j'arrivais d'un coup près d'elle, je répondais à ce qu'elle me demandait ; face à face, le mouvement des lèvres suffisait. Je n'avais plus besoin de hurler. 

       N'avait-elle pas un nom? Ça, je ne le savais pas. Ou bien, en avait-elle un peut-être, mais qui était difficile à prononcer? Ça aussi, c'était un mystère. Mais nous les enfants, nous nous contentions de l'appeler simplement la femme aînée de l'Oncle Ehliman.  

      Elle avait de petits yeux qui rappellent ceux d'un oiseau, sous lesquels des poches bleues tremblotaient à chaque mouvement des cils, ses mâchoires faisaient un bruit d'os qui s'entrechoquent, ses mains étaient calleuses, mais cette femme robuste était une idole pour nous les enfants. Même avec cheveux coupés courts qui mettaient en relief ses énormes oreilles, elle nous effrayait moins que le visage de Mevludanné un peu ramolli avec sa beauté se distinguait facilement. C'est sans doute que cette dernière nous arrachait aux joies de la vie actuelle que nous préférions la première qui nous aidait à aimer le monde et les gens. Mevludanné nous traînait dans les couloirs ténébreux de l'au-delà, elle nous obligeait à franchir les ponts plus minces qu'un cheveu, plus tranchants qu'une épée et elle nous torturait dans les chaudières infernales remplies de goudron bouillant. Nous trouvions plus tendres les mains durcies de la femme aînée de l'Oncle Ehliman qui nous raclaient le visage pendant ses caresses innocentes d'une grand-mère que celles de Mevludanné que nous devions embrasser deux fois par jour, à l'arrivée et au départ de son cours.  

      Oui ! Les mains de la femme aînée de l'Oncle Ehliman étaient peut-être énormes, mais les ongles ne portaient pas de saletés jaunâtres de chiotte, comme celles de Mevludanné ; elles étaient très propres. Sa maison aussi était très propre. Elle n'avait sans doute pas de beaux rideaux qui impressionnent, car, elle n'avait pas d'élèves de cours coranique dont elle pourrait demander aux mères de faire gratuitement les dentelles. Elle n'avait ni boîtes à couture nacrées, ni buffet en noyer dans lequel seraient exposées des services à thé en cristal pur et des tasses à café en fine porcelaine de Chine, ni même de cafetans de velours français ou bien de fichus brodé d'or ; mais sa maison était bien entretenue. Une maison merveilleuse, ensoleillée, inoubliable ! On n'y trouvait pas la moindre poussière ; on ne sentait pas la moindre bribe d'odeur... Les divans, disposés sur trois côtés d'un grand tapis délavé, étaient couverts de napperons couleur ivoire, étaient ornés de coussins bien blanchis. Il n'y avait pas d'humidité non plus dans cette maison. Si la pièce était restée fermée quelque temps ou bien si les chaussettes de l'un de nous dégageaient une odeur de pied, elle se hâtait d'ouvrir les fenêtres et de verser de l'eau de Cologne çà et là pour masquer la mauvaise odeur. Et voilà, la fraîcheur de l'eau de Cologne, partout !... Elle allait chercher ensuite la bouteille verte à large ventre, elle versait du blé torréfié dans une assiette qui contenait déjà des figues farcies de noix battue ; elle nous offrait l'assiette. Puis à son tour, pour éviter de salir le divan, elle y étalait un drap, et elle se mettait à écraser dans un mortier une poignée du même blé auquel elle avait ajouté un bout de sucre pour le déguster ultérieurement.  

      Il était certainement plus amusant pour nous de grignoter ces friandises dans la rue pendant nos jeux ; c'est pour cela que de nous nous contentions d'en mâchonner quelques grains et nous remplissions nos poches avec le reste. Nous écoutions bouche bée les contes qu'elle racontait tout en cousant de butons de chemise. La femme aînée de l'Oncle Ehliman était une excellente conteuse ; elle racontait des histoires si bien que celles-ci nous semblaient plus savoureux que ses amuse-gueules. Nous ne pouvions pas nous permettre de profaner ces moments. A mesure qu'elle nous voyait l'écouter bouche bée en oubliant de mâchonner, elle s'arrêtait de coudre ; elle fixait son regard sur nous et elle murmurait :

     "Allez, mangez-en ! Pourquoi attendre ?...."

     Puis elle ajoutait :

     "Vous êtes dépourvu de dents, comme moi par hasard ?"

   A ces mots, nous nous esclaffions ! Comprenait-elle que nous riions de Yakup qui chuchotait que nous avions des dents ainsi que des oiseaux ? Par cette rigolade, nous refusions sa proposition d'écraser nos blés dans le mortier, car, nous considérions cela comme un signe de vieillesse et d'épuisement. Après un service que nous lui avions rendu, comme par exemple aller à la pharmacie pour acheter ses médicaments ou la lecture des cartes postales du petit-fils de son frère, elle ne savait comment nous faire plaisir ; elle nous donnait alors de l'argent pour que nous achetions des mensuels - elle pensait sans doute que les revues pornographiques que nous lisions en cachette, étaient des hebdomadaires scolaires - elle nous fourrait également dans la bouche des lokoums aromatisés. Et quels lokoums !... Dés que nous commencions à les mâcher une arôme de mastique ou de rose emplissait nos bouches, surtout les pistaches qui croquaient à chaque contact des dents, c'était inoubliables !... 

     Sa femme aînée n'habitait pas la maison grandiose à deux étages de son mari, Oncle Ehliman, mais dans un taudis adossé d'un mur d'un vieux bâtiment seldjoukide. Cette maison, semblable un petit palais, édifiée aux environs du cimetière, juste en face du petit turbé était réservée à l'Oncle Ehliman, à sa femme cadette, la plus jeune et la plus belle parmi ses trois femmes, et à son fils invalide né de sa troisième épouse ; celle-ci était alitée, elle vivait avec sa fille et ses petits enfants dans un quartier lointain.  

    Pourquoi cette vieille préférait-elle habiter toute seule ce taudis à moitié démoli au lieu de vivre dans cette maison dont la plupart d'innombrables chambres étaient vides ? On n'en savait rien. Ce qui était curieux, c'est ce que les habitants de cette luxueuse demeure offraient des plateaux pleins de gros morceaux de viande et des assiette de baklava* aux voisins, mais ils n'en donnaient même pas une bribe à cette pauvre... Tout ce que nous savions, c'est que cette vieille femme que nous n'avons jamais vu se plaindre de maladie, malgré son dos courbé et ses épaules abattues, était toujours la femme légitime de l'Oncle Ehliman. Depuis quand et pour quelle raison était-elle éloignée de cette maison impressionnante ? Ça, c'était un mystère ! 

     Pourquoi Mevludanné, la femme qui nous enseignait le Coran, grognait-elle chaque fois qu'il s'agissait de cette pauvre :" C'est un péché de mon Ehliman, cette maudite ! " C'était aussi un mystère, tout comme était un mystère pour nous la ressemblance entre le fils de cette dernière et l'Oncle Ehliman ; ils se ressemblaient comme deux gouttes d'eau ! Le même nez, la même bouche, le même creux de menton, le même grain de beauté au fond de des narines de leur nez retroussé...  

     C'était peut-être le péché de son Ehliman, mais la pauvre, ne gagnait pas sans peine l'argent de poche qu'elle nous donnait à toute occasion, alors que Mevludanné était payée par nos parents puisqu'elle nous enseignait la lecture du Coran. Elle le gagnait après une besogne épuisante. Or le travail de Mevludanné n'était pas fatiguant, d'autant moins que nous nous forcions à réciter les sourates au prix de gaspiller nos heures de sommeils pour éviter son haleine fétide et son index plein de saleté ; elle ne se fatiguait jamais. 

     Qui étaient-ils et d'où venaient-ils, je n'en savais rien, chaque matin, deux jeunes ayant un tas de chemises dans leur bras faisaient leur apparition, ils les laissaient chez elle, puis s'éloignaient vite après s'être assurés de les reprendre vers le soir. Et la femme aînée de l'Oncle Ehliman cousait les boutons de ces tas de chemises sans se lasser ; avant que ces jeunes aux moustaches nouvellement poussées n'arrivent, elle achevait son travail, préparait les paquets et, après les avoir posés sur la table couverte d'une nappe damassée, elle partait vite chez une voisine pour préparer la confiture ou le baklava... 

    A part Mevludanné et les habitants de la grandiose maison aux plafonds couverts de lambris en ébène gravée, il n'y avait presque personne dans tout le quartier, qui ne la recevait chez lui comme quelqu'un de la maison. Alors que tout le monde avait une seule famille, elle, elle en avait une vingtaine... Quand elle disparaissait pour quelque temps, quand son visage était un peu blême, la curiosité prenait le voisinage... Il s'établissait un continuel va-et-vient de personnes qui venaient la voir et lui apporter de la soupe... Son taudis devenait un vrai temple !

 * 

     Les relations !...

    Je me demande souvent pourquoi les dictionnaires ne définissent pas ce mot, comme profit !...

     Voilà que les jours de débâcle étaient arrivés et que cette femme inébranlable du jadis, de plus en plus vieillie, ne pouvait plus transporter les soûlards sur le dos ni fabriquer des confitures de tomates durcies dans hypochlorite de calcium qu'elle aromatisait de parfum de cannelle. Et oui ! Elle était tombée dans l'oublie ! Laissons les autres, même nous les enfants, avions renoncé à nous rendre chez elle, pour voir si elle avait un service à nous demander. Chaque fois que je disais qu'il nous fallait passer chez elle pour lui dire : 

     "Tante, as-tu besoin de nous ? Tu veux pas du pain ou de l'eau de source ?"

     Yakup protestait vite.  

     "A quoi bon ? disait-il. Nous n'aurons rien à gagner... Perdue dans sa douleur, la vieille ne pourrait plus nous offrir des bonbons candis ni des lokoums..." 

     Au fond, c'était vrai ce que disait Yakup... Puisqu'elle avait des difficultés à enfiler l'aiguille, l'affaire de boutons ne marchait pas bien. Les deux gars, ne trouvant plus les paquets prêts à emporter, étaient obligés d'attendre longtemps devant la porte ; ils avaient largement le temps de fumer en reluquant les femmes qui essayaient de mettre le feu à leur braiser. Ils les dévoraient des yeux en se grattant les entrejambes ; ils parlaient entre eux en utilisant des mots qui faisaient allusion aux sensations sexuelles... 

     Je passais de temps en temps chez elle. Je l'aidais à enfiler l'aiguille et par conséquent je gagnais de petits morceaux de lokoums ainsi que ses remerciements intarissables. 

     A la fin, il arriva un jour où, après une longue résistance et un effort immense, la pauvre avait dû s'aliter ! C'était les voisines qui lui apportaient de la soupe chaude et qui blanchissaient son linge... Dommage que cela n'ait pas duré longtemps. Une fois qu'on a constaté qu'elle ne souffrait pas d'un mal passager, mais de quelque chose de plus grave, quelque chose de mortel, les assiettes d'épinard aux oeufs, les bols de potage ou les plats de viande aux oignons que les voisines lui offraient, étaient devenus plus rares du jour au lendemain. Quelques unes n'allaient plus chez elle. Il y avait un autre groupe qui s'y rendait encore de temps en temps, par pitié ou parce qu'il se sentait forcé de lui rendre visite pour épargner les blâmes de voisinage. Ma mère, par exemple faisait partie de ce dernier groupe. A vrai dire, maman n'avait pas coupé tout d'un coup ses relations avec elle, mais en préparant sa soupe sur laquelle des herbes fines et des morceaux d'oignon rôtis nageaient, elle enrageait : 

     "Merde ! C'est inhumain de dire ça, mais qu'elle soit morte et qu'on en finisse, nous autres ! Elle est peut-être pauvre mais, nous autres, nous ne sommes pas non plus galetteux ! Sa situation déchire le coeur..."  

     D'après elle, lui envoyer à manger nous posait un problème, car, notre budget était bien modeste. Mais, si elle ne le faisait pas, les voisins commenceraient à murmurer :  

    "Tant qu'elle était en bonne santé, tu la considérais comme une mère, et maintenant qu'elle est alitée, tu l'as délaissée. Comment peut-tu oublier son zèle ? Tu ignorais comment préparer un simple potage pour mettre à table, devant ton mari, - papa était très difficile à propos de la cuisine ; supposons que le riz fut trop cuit ou le yoghourt du potage fut caillé, il devenait tout rouge et une bagarre éclatait ; c'est pour éviter cela que maman cherchait le plus souvent la femme aînée de l'Oncle Ehliman, pour préparer nos repas - et tu te rendais chez elle, traînant majestueusement tes babouches..." 

    Soudaine, le sentiment d'avoir reçu une chaudière d'eau bouillante sur la tête me prenait. Je me sentais si énervé que je pourrais ouvrir brutalement la porte, me précipiter dans la ruelle… et m'éloigner de cette maison sans jamais avoir à y retourner. Mais je me retenais quand même… C'était bien les mains de la vieille, ressemblant aux branches séchées d'un arbrisseau, qui me donnaient cette force. Les mains qui me caressaient les cheveux blonds lorsque je lui emportais un bol de potage. 

     C'était un jour d'automne. Maman profitait de l'absence de mon père qui travaillait au service de nuit ce jour-là pour sortir le soir en compagnie d'une voisine. Elles passeraient d'abord chez la Soeur Mihriban se faire dire si le bébé que cette amie portait dans son ventre sera une fille ou un garçon ; le mari était vraiment furieux, parce qu'elle accouchait toujours de fille ; c'était sa dernière chance ; si cette fois encore le bébé était une fille son mari la répudierait. Entre-temps, maman achèterait à la Soeur Mihriban une amulette qui lui servirait à la protéger de papa. Puis au retour, elles iraient chez mon oncle maternel qui habitait prés de la maison de la voyante, elles présenteront les condoléances à sa bru qui venait de perdre son père. Avant minuit le fils de mon oncle les ramènerait avec sa voiture. 

     Tout en se préparant maman me prêchait un tas de recommandations à propos de ce que je ferai pendant son absence. Après avoir avalé mes fortifiants, je devrais prendre mon repas - la viande aux abricots aigres-doux - que je réchaufferai un petit peu sur le réchaud avant de me mettre à regarder la télé. Je devais apporter le bol de soupe à cette pauvre femme.  

     Je la voyais retenir ses bas sur les genoux à l'aide de petits rubans élastiques, tout en me parlant. Heureusement que papa était au service de nuit à l'usine. Ainsi elle était allégée d'un lourd fardeau. Faire apprécier le repas à papa était tout une affaire ! Toute la journée elle trimait, et cet homme difficile n'était jamais content. Il trouvait toujours quelque chose à critiquer, un sujet pour engueuler ma mère...  

     Après avoir achevé de fixer ses bas, maman se mettait à grogner en regardant le portrait de l'homme accroché au mur. Tout en mettant son chandail couleur cerise pourrie elle disait, toujours en regardant la photo de papa :  

     "Eh bien, mon cher bonhomme ! Si tu ne buvais pas tant, je ne serais pas obligée d'aller chercher des amulettes chez une voyante inconnue, en pleine nuit !" 

    Dés qu'elle fut sortie avec la jeune voisine, je me sentais allégé d'un fardeau. Je découvrais vite la photo que j'avais cachée dans la couverture du livre. Je regardais avec une grande émotion cette image que Yakup m'avait prêtée à la dérobée et que je n'avais eu encore l'occasion d'examiner depuis des jours ; car, dès que je la prenais en main, quelqu'un entrait subitement dans ma chambre, ou bien en entendant la voix de mes parents, je la dissimulais de nouveau et par la suite je l'oubliais. Or, je n'étais plus un gosse, j'avais achevé ma douzième année. Il fallait que j'apprenne les choses nécessaires à un jeune homme de mon âge. Quelques jours auparavant, Yakup, le gars sournois, m'avait examiné discrètement. Trouvant un prétexte, il nous avait fait faire, à Sedat et à moi, quelques dessins. Et là, qu'est-ce qu'il avait rigolé avec nous ! Soi-disant que nous avions dessiné le corps féminin ; mais tant pis, si nous avions mal placé les endroits charnels ! Il ne fallait pas ébaucher le sexe sur le ventre, mais un peu plus bas, juste dans l'entrejambes !... Et après avoir ainsi relevé notre gaffe, une fierté et un orgueil évident l'avaient pris ! Ainsi comme il avait saisi nos points faibles, nous avions été le sujet de ses moqueries. D'après lui, quand un garçon a atteint l'âge de onze ans son " oiseau " devrait bouger, c'est à dire son sexe devrait se redresser. A nos âges, les autres gars couchaient déjà avec les femmes du bordel. Eh bien, avec cette occasion de se vanter, il ne cessait de parler ! Il faisait tout son possible pour nous faire rougir. A vrai dire, puisque nous n'étions pas sourds ni dépourvus de sentiments de virilité, il nous était impossible de ne pas rougir en écoutant ce qu'il racontait. Alors que nous, nous ignorions où se trouvait exactement le sexe d'une femme, Yakup, lui, nous racontait avec une grande fierté qu'il avait gonflé le ventre d'un tas de jeunes filles. Si après chaque relation sexuelle une femme devait accoucher, Elif, la manucure devait avoir au moins trois ou quatre douzaines d'enfants de lui...  

      Chaque fois qu'il se targuait ainsi comme un coq de bataille, il se caressait son " oiseau " de la main qu'il mettait dans la poche de son pantalon, Sedat et moi, nous mourions de honte... Malgré nos protestations telles que "Eh ben, c'est pas vrai, t'inventes tout cela", notre sentiment d'infériorité nous écrasait.  

     Je ne savais pas pourquoi, mais l'être humain supporte plus facilement un affront, s'il le partage avec d'autres, mais s'il est le seul sujet de cet affront, c'est plus difficile pour lui ; c'est la nature humaine ! Moi qui fais partie du genre humain, une fois que j'avais perdu le soutient de Sedat - un beau jour en effet, il était venu tout fier et nous avait raconté l'émotion sexuelle qu'il avait goûtée avec une fille gitane qu'il avait enfermée au cellier - je me sentais si abandonné sans savoir comment agir dans cette position de faiblesse, j'avais alors lancé à mon tour une attaque ! Et cette sortie sous la forme de quelques mots prononcés timidement pour prouver que je n'étais plus un gosse, avait crée une surprise de tonnerre ! Les yeux tout ronds, mes copains ébahis, murmuraient : 

      "Avec elle, hein ? C'est avec cette vieille femme que t'as goûté l'amour, hein ?..."  

     La tête baissée de honte, je sentais que mon coeur saignait doucement, brisé par le remords.  

       Et voilà depuis trois jours, je vivais avec ce sentiment. Pourquoi n'avais-je pas donné un autre nom, mais notamment celui de cette pauvre ?... Cette question m'épuisait. Accablé de déshonneur, je n'osais même pas regarder les gens. Je mangeais moins, je sortais moins, je parlais moins. Pour me sortir de ce sentiment ou peut-être par curiosité, je regardais encore cette photo pornographique que je devrais rendre le lendemain à Yakup quand j'entendis un grincement assourdissant des gonds de la porte ; je vis la tête de maman emmitouflée dans le cache-nez glauque !  

    "Si tu t'endormais, je resterais à la porte. Si seulement nous avions une deuxième clé !... " 

     Pour interrompre ces reproches à propos de la clé que j'avais perdue , je lui dis :  

     "Bon, ça y est, entendu ! Je mettrai la clé à l'endroit prévu." je bégayais, mais j'étais à voir !...  

    Un serpent glacial glissait sur ma nuque... Une sensation de fourmillement me pressait aux jambes... Mon coeur battant le tambour ! Peut-être que ma voix vibrait ou parce que j'avais un visage étonnement pâle, maman me regardait étrangement. Heureusement que le klaxon du fiacre l'avait détournée, elle n'avait pu trouver le temps de me regarder attentivement. Elle s'était vite éloignée en se dandinant sur ses jambes courtes et enrobées de cellulites. Une fois qu'elle était sortie, une sensation de soulagement m'avait pris !... Je remerciais maintes fois par la pensée l'Oncle Nevrès qui m'avait aidé en donnant des coups de klaxon afin d'inciter maman à se dépêcher. Si celle-ci avait trouvé la photo licencieuse comment pourrais-je désormais la regarder ? Qu'aurais-je fait si elle avait surtout vu le gonflement qui soulevait le devant de mon pantalon ?... 

      On dirait que toutes les bêtes du monde circulaient en moi. Les fourmis rongeaient mon estomac, les grives gazouillaient dans ma tête, les mufles excités beuglaient comme des coups de tonnerre dans mes oreilles. J'avais une faim de loup. Pourtant j'étais incapable de trouver la force de me lever et prendre le repas dans le garde-manger. Après un moment d'oubli, le remord qui m'épuisait, recommençait à saigner comme une plaie inguérissable. L'abcès me torturait le cerveau jusqu'à ce que mes nerfs fussent paralysés. Maman m'avait recommandé d'emporter la soupe de la vieille femme. Mais comment le faire ? Comment oserais-je la revoir ! Comme si elle était informée de mon mensonge enfantin, j'étais gêné et je la craignais. D'ailleurs, c'était justement à cause de cela que j'évitais d'aller chez elle ; je trouvais chaque fois un moyen de lui envoyer sa soupe. Mais ce jour-là, maman n'était pas à la maison. Il était donc impossible qu'elle l'emportât ; il ne restait que deux possibilités : ou bien ce serait moi à tout prix qui devais remettre à la pauvre femme son écuelle de potage ou bien je l'aurais abandonnée à sa faim. 

     Il faisait déjà nuit puisqu'il avait déjà un bon moment que le muezzin*de notre quartier avait annoncé aux croyants que la prière nocturne allait commencer. En fait, on entendait les pas des gens qui avaient accompli leur dévotion et qui rentraient de la mosquée comme par exemple l'Oncle Haydar, le pépé de Sedat, et le nouveau mari de Mevludanné - c'était un paysan courtaud aux gros yeux globuleux et au ventre replet. Dès lors je n'avais plus le choix, je devais agir en vitesse. Par surcroît, c'était non seulement la soupe qu'il fallait lui porter, mais aussi le plat de viande aux abricots que maman avait préparé avec un grand soin pour me faire grossir un peu ; car d'après elle, un enfant de mon âge, c'est à dire en âge de puberté, devait être bien nourri.

      Lorsque je fus arrivé devant la porte de chez elle, après avoir traversé les chants des grives qui arrivaient du cimetière et qui atteignaient une dimension effarante à cause de l'écho sur la façade du petit turbé, j'étais si comblé d'émotion que je n'osais pas soulever le loquet. Planté sur la troisième marche, j'essayais de me reposer quelques instants et de reprendre mes esprits. De loin, on entendait la voix criarde de Redjébié Tata, immigrée de Bulgarie, appelant son petit-fils qui n'était pas encore rentré à la maison : 

    "Hé, Ahmet ! Viens vite enfant ! La table est prête, les plats refroidissent... N'oublie pas, si tu le forces, ton pépé te battra à mort !..." 

     Après un moment d'hésitation, j'avais soulevé le loquet et me voilà chez elle !  

*

     Elle me reconnaît à mes pas : 

     "C'est toi, fils ?" 

     Sa voix était gémissante. Elle sort la tête enfoncée dans la couverture et m'apostropha doucement : 

     "Encore à manger ?" 

    Elle ne voulait pas de la soupe, mais, si je lui offrais un verre d'eau et si je changeais ces pommes de terre posées sur son front, elle me serait très reconnaissante. La bru du potier les avait mises comme un remède naturel destiné à baisser la fièvre, mais ces maudites tranches se réchauffaient très vite ! La pauvre jeune femme, malgré sa promesse, peut-être avait-elle une besogne urgente, ne revenait toujours pas les renouveler. Eh bien ! il n'y avait rien à dire d'une femme sans expérience, avec trois enfants, elle était toujours occupée ne pouvait perdre le temps auprès de la malade. 

    Je lui offre le pot de cuivre étamé que j'ai rempli avec l'eau de la jarre qui était au vestibule. En soutenant sa tête par la main, j'essaie de l'aider pour qu'elle bût facilement. Elle boit ou plutôt elle imbibe ses lèvres d'eau. J'épluche une grande pomme de terre sous une pluie de remerciements ; je la coupe en tranches et les remplace avec celles que la jeune voisine avait mises sur un fichu en coton fin. Au moment où je prenais le bocal de café dans le placard, elle me rappelle qu'il y a des lokoums dans une assiette en porcelaine fine ; elle voulait que j'en mange. Après avoir enrobé les tranches de café, je lui enroule le fichu sur le front et j'y fais un noeud. Dès que les tranches fraîches lui touchent le front, les gémissements de la pauvre prennent fin. Un peu soulagée, elle pousse un soupir et voilà les remerciements qui se succèdent :  

     "... Que le Ciel te garde !... Que le Ciel transforme en or tout ce que tu touches ! Que tous tes désirs soient réalises !..." 

     Sous cette pluie de souhaits cordiaux, je me sentais brisé et accablé de remords. Elle répète plusieurs fois qu'il y a des lokoums et ajoute :  

      "Prends-en mon fils ! Manges-en ! Vas-y mon chou, ne me force pas à parler... Tu vois, j'ai de la difficulté à parler !" 

      Son regard qui se fixe tantôt sur moi, tantôt sur l'assiette en porcelaine chinoise, est tellement inexpressif. Ses yeux pleins de larmes prêtes à couler m'obligent à me lever et à m'avancer à pas forcés vers le placard qu'elle désigne... La mollesse d'un lokoum aromatisé de rose entre mes doigts... Un frémissement subit dans mon corps... Je retiens difficilement le haut-le-coeur qui trouble mon estomac. J'étais si confus ! Je ne pouvais pas le refuser pour ne pas peiner la vielle et ni le manger ; car, même la vue de ces lokoums enrobés de sucre en poudre et de poussière de la rue provoquait en moi ce haut-le-coeur. J'étais imprégné de sueur, je la scrutais ; elle me fixait. Elle avait l'air de vouloir être sûr si j'en mangerais. Donc, je n'avais pas d'autre moyen. Le glissement de quelque chose de moue et d'aromatisée dans ma bouche... La main sur la gorge pour retenir la nausée, je prends l'assiette de viande aux abricots que je viens de laisser sur la table, je m'agenouille près du lit, à son chevet. 

    "Vas-y, c'est ton tour... Maintenant, tu mangeras un morceau de ce que je t'ai apporté. C'est très bon ! Maman l'a préparé spécialement pour toi."  

     Elle objecte gentiment : 

    "Merci, mon beau fils ! Je ne peux rien manger... Même une bribe me bouche la gorge..."  
     "Au moins quelques bouchées, pour mes beaux yeux..."  

     "Je ne peux pas, mon fils..." 

     "Du moins une seule bouchée. Simplement pour goûter..."  

     Il surgit une buée sur les yeux livides... Quelques faibles scintillements... Elle essaie de mâcher à l'aide de ses mâchoires usées l'abricot imprégné du jus de viande que je viens de glisser dans sa bouche avec une fourchette... Elle essaie de sourire doucement, pour me remercier. Soudain, un haut-le-coeur !... Un remuement subit dans sa poitrine... Ses yeux deviennent énormes. Après une série de rots successifs et bruyants, une odeur d'éructation s'exhale et une sueur abondante afflue sur son visage ridé... Le lokoum que je viens de manger me bouche la gorge. Je regarde bouche bée, les yeux grand ouverts de la femme aîné de l'Oncle Ehliman. J'étais incapable de faire quoi que ce soit ; je me frottais les mains. Elle doit probablement comprendre que je frémissais de peur, après avoir échappée à la deuxième crise : 

     "Vas-y, mon gars, soupire-t-elle, ne traîne pas ici. Il devrait y avoir un peu d'argent là, sous ce coussin orange, prends-le et rentre chez toi. Demain tu iras au ciné avec tes copains..."  

     Ses lèvres bleuâtres se crispent. Un remuement, une ondulation qui se répand de son abdomen vers sa gorge. Une crispation du corps... Ses yeux deviennent de nouveau exorbités... Est-ce moi, ce garçon, une assiette en cuivre étamé à la main, et qui crie :

     "Ne meurs pas, je t'en prie !" 

     Une éructation. Encore une... Des bruits rappelant les oiseaux... Les yeux fixés sur moi, elle essaie de murmurer : 

     "Vas-y, mon petit ! Ne perds pas le temps avec moi. Vas regarder la télé... Moi, je ne suis pas en très mauvais état ; demain j'irai mieux. Tu vas voir, je recommencerai à coudre des boutons de chemise ; tu enfileras mes aiguilles. Et je te donnerai des pistaches, des noisettes, à toi et à tes copains..." 

     Il me semble que le bleu foncé de ses lèvres disparaissait et ses yeux se retiraient de nouveau dans les orbites. D'un seul élan, elle me prend la main dans les siennes. Une fois que je ressens sa chaleur, je me mets à frémir comme si je touchais une marmite chaude. Entre temps, elle me sert contre son corps, me caresse les cheveux, elle les flaire, les baise... 

      Plus tard elle me dit : 

      "Dis donc, mon chou, vas vite chez toi... Moi je me porte mieux. Rien à avoir peur..." 

      Je me lève pour partir, mais une hésitation me prend : 

      "Et si tu meurs ?" 

      Un sourire vague sur ses lèvres livides. 

     "Dis donc mon petit ! Il n'y a rien à avoir peur. Eh bien, je n'ai pas encore envie de partir de si tôt. Pourquoi parler de mourir ? Attends un peu, il y a encore de beaux jours à vivre. Penses-tu que je te quitterai avant que tu ne grandisses ? Eh bien, quand tu seras ivre, sans moi, penses-tu que tu trouveras quelqu'un pour te sauver de la boue de la fontaine ?..." 
 * 

      Je sors et je me promène un bon moment sous les peupliers touffus entre le cimetière et la voie ferrée pour oublier ma honte ; oublier l'acte indigne que j'avais commis envers cette vieille au nom de mon passage de l'enfance à l'adolescence, aux yeux de mes copains. Ni la peur, ni les ténèbres ni même la sereine bise automnale ne m'empêchent de faire cette promenade interminable qui ne prend fin qu'à quelques minutes après le retour de maman.

 *

      Quand je m'étais réveillé le matin, papa et maman n'étaient pas à la maison. Leur lit n'était pas défait... Par la fenêtre de leur chambre, on voyaient deux hommes porter un long cercueil vide, et Hussein, le demi-fou du quartier, essayait de porter difficilement la table mortuaire sur laquelle on lave les décédés, vers la petite maison de la femme aînée de l'Oncle Ehliman...  

     (* «Avoir des dents ainsi qu'un oiseau» : Jeu de mots qui faisait allusion au fait qu'on était jeune et qu'on avait les parties du corps, surtout sexuelles, qui fonctionnent très bien.).

    (*Baklava, une sorte de millefeuille à pistache)

                                                                                                                                                 

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